5 mars 2011

Le citoyen éponge

Dans un monde où l'on dénonce le citoyen cynique, peut-on s'interroger sur la pertinence de blâmer le citoyen désabusé et, trop souvent, systémique roulé dans la farine? La prise de conscience du pouvoir de l'action collective, à l'instar des événements actuels au Maghreb, montrent une voix d'expression de l'engagement citoyen. Ce principe est tout aussi applicable aux pays occidentaux, même si les problématiques relèvent d'un tout autre ordre. Perçoit-on l'intérêt public à travers les décisions prises par nos dirigeants? Je joins ci-dessous une lettre d'opinion publiée dans le journal Le Devoir le 3 mars dernier. Le lien officiel est disponible ici:

http://www.ledevoir.com/politique/quebec/317946/libre-opinion-le-citoyen-eponge

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Depuis plusieurs mois règne un climat de morosité ambiante, lequel contamine progressivement toutes les couches de la société québécoise: allégations très sérieuses de corruption dans l'industrie de la construction, proximité douteuse entre d'importants donateurs du parti au pouvoir et l'appareil d'État, refus catégorique de déclencher une enquête publique pour faire la lumière sur ces allégations... Sans compter la loi spéciale obligeant les procureurs de la Couronne et juristes de l'État à servir l'intérêt public au rabais, ainsi que le refus de tenir un moratoire sur l'exploration et l'exploitation du gaz de schiste.

Peut-on blâmer le citoyen de se révolter contre ces situations inacceptables? Malgré l'évidence du droit à la liberté d'expression et de contribution à l'espace démocratique, il appert que oui, en le taxant de défaitisme, d'incapacité à comprendre les enjeux ou d'être un misérable nombriliste affublé du syndrome du «pas dans ma cour». Et dans un autre souffle, on ridiculise l'absence de mobilisation citoyenne. Tout pour décourager la participation, en insistant complaisamment sur l'impossibilité de changer le système et sur la faiblesse de la participation active. 

La pétition réclamant la démission du premier ministre en est un bel exemple: certes, elle amalgamait plusieurs enjeux pouvant contribuer à mystifier la source de l'insatisfaction et oui, on ne peut démettre un premier ministre de ses fonctions en régime parlementaire de type britannique. Mais justement, et si les citoyens avaient instinctivement compris qu'il ne faut pas agir sur une seule conséquence, chouchoutée par un puissant lobby, mais plutôt sur la cause, à savoir l'intégrité gouvernementale et la volonté éprouvée de servir l'intérêt public? Un débat authentique doit servir à déterminer, parmi quelques options, lesquelles servent le mieux l'intérêt public, pas à défendre l'enrichissement éhonté d'une minorité à partir des richesses collectives! Cette dernière pratique ne constitue pas de l'entrepreneuriat très risqué. 

Le morcellement du tissu social et l'hyperindividualisation permettent de favoriser un clientélisme ne répondant pas aux besoins de la collectivité. L'État doit être une source d'enrichissement collectif et de redistribution des richesses afin de pallier les inégalités structurelles du système capitaliste. Les dernières années ont amplement montré les conséquences funestes d'un capitalisme débridé qui ne profite ultimement qu'à une oligarchie bien organisée.

Lorsque le contrat social entre le gouvernement et ses citoyens est renié de facto par les agissements du gouvernement, il faut de toute urgence en redéfinir un nouveau. Lorsque les sophismes les plus creux sont utilisés au plus mauvais escient (il faut que les compagnies gazières «explorent» pour acquérir des données critiques pour l'exploitation, les procureurs gagnent plus cher que le citoyen moyen) en omettant de poser des bases crédibles de causalité, je suis inquiet. 

De quel droit ose-t-on blâmer le citoyen qui peine à épargner alors que les tarifs gouvernementaux explosent, que les coûts sont incontrôlés, et ce, dans un monde basé sur la surconsommation systémique? Citoyens, engageons-nous, prenons conscience de la gravité de la situation et n'agissons pas sur la base de voeux pieux. Mais surtout, ne tombons pas dans le cynisme. Pour paraphraser le slogan utilisé durant la grève des procureurs de la Couronne: à qui profite une population cynique et désabusée?

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Alexandre Brodeur - Étudiant à la maîtrise en ingénierie, Université du Québec à Chicoutimi